Fin de partie, fin d’un jeu

4 octobre 2009

Je pénétrai dans l’un des ascenseurs du hall principal à huit heures précises, en courant, comme à mon habitude, hanté par l’idée d’un retard qui aurait à coup sûr rendu furieux le directeur, si sourcilleux sur la ponctualité de ses employés. J’étais dans une telle hâte que je fis tomber ma sacoche, dont le contenu se renversa malencontreusement dans la cabine ; l’une des deux femmes qui s’y trouvaient, la plus jeune, m’aida, civile, à remettre tout en ordre, tandis que la seconde, sensiblement plus âgée, se précipita hors de l’appareil, étrangement excédée par ma mésaventure et l’assistance que me prêtait sa collègue. Cette dernière lui emboita le pas, visiblement décontenancée par le départ soudain de celle qui devait être en réalité sa patronne à la façon dont elle la réprimanda dans le vaste hall.

 

            Les portes de l’ascenseur se refermaient ; je tâchai de remettre en ordre mes affaires dans ma besace, vérifiant par la même occasion s’y rien n’y manquait. Je relevai le nez et constatai que j’avais dû être bien absorbé par cette tâche futile car un homme en costume noir que je n’avais jamais vu dans l’immeuble était entré en précipitation juste avant la fermeture des portes. Je montais au trente-deuxième étage et lui avait appuyé sur le bouton du trente-quatrième niveau.

 

            « Ce doit être un de ces requins de la finance… » me dis-je en mon for intérieur sans réellement prêter attention à cet homme d’une trentaine d’années qui devait travailler pour l’une des banques d’affaires que je n’appréciais guère et qui avaient leur siège et une partie de leurs locaux entre le trente-quatrième et le quarantième étage du bâtiment.

 

 Nous en étions au cinquième niveau quand l’ennui me gagna – je détestai ces longues attentes dans une cabine exiguë, en bon claustrophobe que j’étais, et la seule vue des chiffres défilant sur le linteau de la porte coulissante suffisait à me donner le tournis. Comme personne n’avait appelé l’ascenseur aux étages supérieurs, je me mis à observer cet homme d’une rare élégance et d’une prestance indiscutable ; je n’osai cependant pas lever les yeux ou tourner la tête trop ostensiblement, retenu par cette pudeur qui m’avait toujours caractérisé et par cette barrière de sécurité invisible qui semblait délimiter le corps de chaque individu dans cette maudite métropole de fer et d’acier. Le jeune homme portait une serviette noire en cuir visiblement un peu râpé et défraîchi, ce qui m’indiquait qu’il devait de toute évidence travailler dans le milieu depuis une décennie. Son costume sur mesure – il ne pouvait pas correspondre aussi bien au gabarit assez musculeux de cet individu par ailleurs assez grand et aux bras plus longs que la normale – m’occupa jusqu’au douzième étage. Sans avoir jamais porté moi-même une telle merveille de la haute couture, je reconnus d’intuition qu’il s’agissait d’un modèle de chez Balenciaga (quiconque n’a jamais suivi un défilé de mode ne peut établir au premier coup d’œil la griffe si spécifique qui fait la renommée des couturiers ibériques). Je me mis presque à mépriser ce courtier qui devait gagner des sommes folles sur des paris absurdes et affoler les bourses du monde entier en appuyant sur un seul bouton.

 

Entre le douzième et le treizième étage, je découvris ses mains aux doigts assez longs et dont la puissance semblait se concentrer sur la poignée de cette serviette, étouffée dans une telle étreinte. Je relevai discrètement les yeux et découvrit un visage dur aux traits anguleux, à la barbe savamment entretenue de façon à ce qu’elle parût bien pousser de façon spontanée, aux yeux bruns durs et perçants, au menton volontaire, au front ample caché par une masse de cheveux noirs de jais et épais. Sa crinière ondulée était en réalité plus longue qu’elle ne m’était apparue tout d’abord et, grâce à une habile manœuvre de contorsion, je pus découvrir qu’elle était réunie en une queue-de-cheval sommairement attachée grâce à un élastique, le tout maintenu par ce qui semblait être un crayon à papier.

 

« Incroyable, un homme si élégant, si bien habillé et si mal coiffé… » me dis-je presque machinalement.

 

Vingtième étage. J’étais découvert dans ma petite entreprise d’investigation ; quel maladroit faisais-je ! J’offrais dès lors un piètre tableau, tâchant tant bien que mal de fixer mon regard sur un détail inintéressant, un coin écorné de la moquette qui recouvrait le sol de l’ascenseur, une poussière nichée dans une rainure, ces maudits chiffres qui défilaient au-dessus de nous. Je savais pertinemment que j’étais trahi, que cet homme à mes côtés, qui me troublait et me repoussait tant, avait parfaitement compris que je l’observais depuis cinq bonnes minutes. Je m’efforçais de ne pas rougir trop ostensiblement, mais j’étais conscient d’avoir franchi la ligne jaune, la limite indépassable qui figeait les relations en ce lieu. Par ma curiosité déplacée, je m’étais immiscé dans la vie privée de cet inconnu et c’était ma propre intimité qui était en retour violée ; il y pénétrait sans même m’adresser un seul regard. Mais je savais et je souffrais.

 

Vingt-septième étage. Je me sentais coupable, cette intrusion se retournait totalement contre moi. J’avais beau me concentrer de toutes mes forces sur la tôle de cette cabine trop étroite, mes pensées me ramenaient sans cesse vers cet homme, cette présence masculine, cette entité virile. Je connaissais par cœur cette délicieuse sensation où le désir laiteux s’incorpore à une culpabilité compacte.

 

Trente-deuxième étage. Les portes s’ouvrirent en rafale et je sortis rapidement, oppressé, haletant, les jambes flageolantes. Je ne prêtai même pas attention à l’autre secrétaire du directeur, Monsieur Van der Zweep, une petite nouvelle toujours débordée, qui passa en coup de vent, les bras chargés de dossiers, ses lunettes mal chaussées et son chignon défait.

 

J’enfonçai avec une force qui m’était jusqu’alors inconnue la porte des toilettes des hommes, jetai ma sacoche par terre et me dirigeai lentement vers les miroirs au-dessus des lavabos, l’air hagard. La nausée me taraudait, j’étais au bord de l’évanouissement. Sans réfléchir, j’ouvris le robinet d’eau froide, fermai la bonde et laissai se remplir le lavabo tandis que je contemplais l’écume bouillonnante qui venait percuter l’émail. Le bac rempli, je fermai l’arrivée d’eau. Je pris une longue inspiration. Il n’y  avait aucun sens à tout cela. Un dernier regard dans la glace.

 

Je plongeais brutalement ma tête dans l’eau, les yeux fermés, la tête vide.

 

J’ignore combien de temps je restais dans cette étrange position, à tenter de me noyer dans un verre d’eau pour oublier, pour tout oublier. Une forte étreinte vint me dégager de ma prison translucide. Suffoquant, la vue obstruée par l’eau qui ruisselait sur mon visage, je tombai à la renverse mais une main me rattrapa au dernier moment. L’autre en profita pour me gifler. Je fus pris d’une quinte de toux interminable. Revenu à moi, je relevai la tête pour découvrir le visage de l’homme qui m’avait ainsi sauvé et violenté. Sa serviette en cuir un peu râpé et défraîchi était posée à ses pieds, et mes doigts touchaient instinctivement, presque sans s’en rendre compte, sa barbe faussement sauvage. Je ne savais que dire. D’une étreinte plus forte que jamais, il m’entraîna derrière lui dans les toilettes et claqua la porte.

 

Sa main sur ma bouche, pour éviter que mes cris et mes gémissements ne fussent trop audibles.

 

 

 

Devant les glaces, je tâchai de me recoiffer, de réajuster ma chemise et de réfréner mon cœur, qui semblait vouloir s’échapper de ma cage thoracique. A mes côtés, il se contenta de nouer sa cravate, de remettre sa veste et de reprendre sa valise. Avant de sortir, il me glissa à l’oreille : « Huit heures quinze, cafétéria du dixième étage ».

 

 

 

Huit heures quinze, cafétéria du dixième étage. Ces mots résonnaient dans mon esprit tandis que, seul à ma table, le souffle coupé, je tournais machinalement mon café pour y dissoudre un morceau de sucre déjà évaporé depuis dix minutes. A la fin, excédé, au bord des larmes, je m’allumai une cigarette malgré l’interdiction formelle de fumer dans les lieux publics.

 

« C’est Monsieur Van der Zweep qui ne manquerait pas de me le rappeler, ce vieux roublard qui se pique de vertu et de respect quand ça lui chante. »

 

Face à moi, l’immense verrière du dixième niveau offrait un panorama plongeant sur un paysage urbain chaotique. Le ravalement de façade des vieux immeubles du bout de la rue se poursuivait, tandis que l’habituel vendeur de babioles semblait se battre avec un chauffeur de taxi pour d’obscures raisons, le tout dans l’indifférence générale de la foule. Au fond, je n’aimais pas cette ville.

 

« Il est tout à fait interdit de fumer ici, tu le sais, non ? »

 

            Il était venu au rendez-vous. Pourquoi en avais-je douté ?

 

            « Il est tout à fait interdit de baiser ici, tu le sais, non ? »

 

            Il me décocha un sourire franc que seules ses oreilles semblaient pouvoir arrêter. Je répliquai par une mine sérieuse et visiblement peu encline à la plaisanterie, mais il ne sembla guère troublé et but son café noir d’un trait.

 

            « N’est-ce pas la noyade improvisée que l’on devrait interdire dans cet immeuble ? me demanda-t-il, tout en passant sa main sur la mienne.

 

-          Comment voudrais-tu que je m’échappe de cet enfer, dans ce cas ?

 

-          Pas besoin de s’échapper. Il n’y a pas de prison, pas d’enfer. Ca n’existe que dans ta tête. Tu es libre de partir, de tout quitter si tu le souhaites.

 

-          Ne sois pas cynique, répondis-je. »

 

Un concert d’avertisseurs sonores interrompit brusquement notre conversation. Un défilé de voitures dans l’avenue, cotillons, fanfare et jeunes mariés.

 

            « Tu les regardes avec envie, n’est-ce pas ? me demanda-t-il en me caressant la joue alors que j’écrasais mon mégot sur la table.

 

-          Tu lis en moi comme dans un livre ouvert. »

 

Au loin, le tohu-bohu s’évanouit dans la rumeur incertaine de cette ville tentaculaire. La cohorte devait se diriger vers l’Eglise de la Rédemption, située au prochain croisement. Rien ne semblait échapper au plasma de la circulation. Je regardai l’horloge fixée au-dessus du comptoir ; elle affichait huit heures et trente-deux minutes exactement, et je n’en avais cure. Van der Zweep pouvait bien débarquer dans la cafétéria, se ruer jusqu’à notre table et me menacer de licenciement pour faute professionnelle grave, je lui aurais jeté le contenu de mon gobelet de café en plein visage.

 

            « A quoi penses-tu ? s’enquit-il brusquement.

 

-          A la liberté. J’ai toujours rêvé du désert andalou. Pas toi ?

 

-          Bien trop romantique à mon goût.

 

-          Il ne t’arrive jamais de songer que tout serait plus facile, plus accessible, plus beau ailleurs ? De penser, dans un accès de folie, qu’il y a quelque chose en dehors de cette ville, au-delà du colosse d’acier, par-delà l’océan, une terre à la fois nouvelle et riche d’une longue histoire, un monde découvert à redécouvrir ?

 

-          Ce n’est pas ce que me l’on demande, chez Zimmerman&Niedersachsen.

 

-          Parce que l’on te demande de baiser un secrétaire de chez Van der Zweep Ltd. dans les toilettes, peut-être ? répondis-je, sarcastique.

 

-          Non, ça, c’est du bonus. Du bonus auquel j’ai pris goût il y a une demi-heure, d’ailleurs. Il va falloir que l’on se revoie ce soir. »

 

Je pris une longue inspiration. J’avais tellement honte de moi, de l’avoir regardé dans l’ascenseur, de m’être laissé faire dans les toilettes, de ne pas m’être jeté du haut d’une fenêtre, de ne pas m’être noyé pour de vrai dans ce stupide lavabo. Et pourtant, je glissai subrepticement ma main le long de sa cuisse pour finir sur sa braguette.

 

            « Il va probablement falloir, oui. »

 

L’horloge indiquait huit heures et quarante-cinq minutes passées. Il me regarda, me sourit et posa fermement sa main sur ma cuisse. Je sentis mon cœur battre la chamade.

 

            A son comptoir, la serveuse lâcha brusquement sa cafetière à moitié vide, qui vint s’exploser au sol dans un terrible fracas et, le regard médusé rivé sur la verrière, hurla : « Oh mon Dieu ! »

 

            Je dirigeai mon regard vers l’extérieur.

 

            Huit heures quarante-six. Fin de partie, fin d’un jeu.

 

Prière de quitter les lieux

23 septembre 2009

J’ignorais vraiment ce que faisais toutes ces personnes affairées autour de moi comme une colonie de fourmis laborieuses et paniquées. Il y avait, je crois, de nombreux cris, des soupirs profonds comme des sanglots, des discussions interminables qui s’évertuaient à déterminer le pourquoi et le comment. Certains avaient tout vu, me semblait-il, et affirmaient avec forces cris et exclamations que c’était une tragédie, encore une victime de notre époque si cruelle et individualiste. Un homme entre deux âges accompagné par un ami délivrait même un avis très docte sur la situation et, semblable à un psychanalyste de renommée internationale, déterminait avec précision les circonstances de l’événement, une mauvaise résolution du conflit entre le fils et son père, un malaise larvé apparu dès la petite enfance du fait d’une mauvaise assimilation du stade oral. Pourtant, il se lassa vite de cette nouveauté fort distrayante et, tout en s’éloignant de la scène, il émit un jugement critique pour le moins documenté et fouillé à propos d’un oratorio auquel il avait récemment assisté. Je suis même presque sûr que sa bien sage dissertation se porta par la suite – alors que sa voix s’éloignait, couverte par le bruit lancinant des moteurs et le cri désespéré des sirènes –  sur la véritable recette du poulet à la mode basquaise, préparation culinaire pour laquelle tant de ménagères commettaient de grossières erreurs.

 

Un homme au visage indiscernable, penché au-dessus de ma tête, me demanda brusquement si je l’entendais, le comprenais, pouvais lui répondre. Comment aurais-je pu, alors que le sol si rude me perçait les vertèbres, que le ciel couvert ne me laissait pas distinguer les constellations, que l’agitation stérile des badauds et des pompiers finissait par pulvériser le paysage sonore ?

 

Je tâchai de soulever un bras, mais en vain ; je restai désespérément collé à ces pavés mouillés et tièdes à la fois, les bras en croix, les jambes désarticulées, le regard fasciné par le nombre effrayant de chaussures que je pouvais compter. Les femmes les plus élégantes, probablement invitées à un quelconque cocktail mondain, s’étaient armées de leurs souliers à hauts talons tandis que deux militaires, sûrement en permission, n’avaient pas pris la peine d’enlever leurs godillots déformés et salis par la boue. Une paire d’espadrilles passa en courant, sans même prendre le temps de me considérer un peu, tandis que les chaussures de ville en cuir de vachette proliféraient à une vitesse hallucinante.

 

« Il n’est pas nécessaire, je crois, que tu restes ici.

 

-          Je ne vous ai pas permis de me tutoyer, nous n’avons pas élevé les cochons ensemble, répondis-je aussi sèchement.

 

-          En voilà une bien bonne ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… s’exclama-t-il, décochant avec précision et rapidité.

 

-          C’est effectivement aussi le fond de ma pensée, nous serons au moins d’accord à ce sujet…

 

-          Je pense que vous feriez bien de changer de ton, je n’apprécie pas vraiment l’air que vous prenez en me parlant. Un minimum de respect serait-il trop vous demander ?

 

-          Vous n’êtes pas en mesure d’exiger quoi que ce soit, au vu de votre attitude écœurante et profondément condescendante. Je respecte les personnes qui me respectent, c’est aussi simple que cela… Vous feriez bien de méditer cette sentence.

 

-          Vous croyez sincèrement m’apprendre la vie ? Il faut  arrêter de délirer un peu, prenez des calmants et allez vous coucher… reprit-il en avalant une nouvelle bouchée de tarte aux myrtilles.

 

-          Excellents conseils de la part d’un drogué, je m’en souviendrai à l’occasion !

 

-          Vous ergotez, vous polémiquez, vous insultez, vous n’êtes bon qu’à ça.

 

-          Je vous retourne le compliment…

 

-          Trêve de plaisanteries, je crois vous avoir donné un ordre ! hurla-t-il en postillonnant abondamment.

 

-          J’aimerais ne pas avoir à prendre une douche à chaque fois que vous m’agressez, je suis déjà propre, merci de vous en soucier, toutefois… Ce sera bien la première fois que vous vous préoccupez de quelqu’un d’autre, en revanche, ajoutai-je avant de marquer une courte pause. Vous êtes tout à fait conforme au type même de la diva capricieuse et égocentrique qui fulmine contre sa camériste parce que sa tisane au tilleul de dix-huit heures vingt était à quarante-deux et non pas trente-huit degrés…

 

-          Je me fiche de votre avis, mais si vous saviez…

 

-          Et moi donc ! Mais vous ne pourrez pas m’empêcher de parler encore et encore ni d’affirmer ce que bon me semble. Vous n’êtes qu’un détail dans ma vie, une sorte de moucheron incommodant qu’on écrase sur son pare-brise sans même s’en soucier et dont la perte ne manque à personne.

 

-          Quelle prétention que la vôtre ! Votre fatuité vous perdra, et soyez bien sûr que le jour où vous vous ramasserez en beauté, je serai là pour rire et me réjouir de cette chute aussi méritée qu’extraordinaire ! répondit-il sans même me regarder dans les yeux, complètement indifférent à ma présence physique et psalmodiant comme une litanie qu’il avait lui-même inventée mais dont il ne saisissait plus le sens.

 

-          Laissez-moi me gausser… Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas moi qui mène une vie de débauche, étiquette patiemment chacune de mes connaissances alors même qu’elles ne me sont pas si familières, lézarde toute la journée et pense finalement à être utile lorsque tout est déjà fait et empaqueté… »

 

 

 

Songeant à cette algarade et la ressassant sans discontinuer, mon esprit d’escalier concoctait des répliques bien senties à déclamer à la sortie de Paris alors que j’emménageais déjà à Lyon. Les mots finirent par s’entrechoquer dans un lointain cliquetis d’armures et de cottes de maille. Alors qu’on me raccompagnait à la porte, je me retournai brusquement et saisi par une idée grandiose, je passai à travers la fenêtre.

 

 

La forêt

 

Les Barbituriques

23 septembre 2009

 

Je repris une coupe de ce champagne exquis que Norma avait pour habitude de nous servir au cours de nos soirées très arrosées, ces petites sauteries qu’elle organisait depuis près de dix ans, me semble-t-il, mais qui tout récemment avaient pris une tournure plus festive et enjouée. Je m’étonnais d’ailleurs presque, ces dernières années, de la voir si radieuse au cours de nos discussions plus que grivoises alors même que j’avais tenté de la rassurer et de la consoler plus d’une fois lors de ses nombreuses dépressions. Cette fille était un paradoxe vivant, et c’était précisément pour cette raison qu’elle était devenue mon amie plus de quinze ans auparavant.

 

                « Bob chéri, s’exclama-t-elle en riant aux éclats, tu ne devineras jamais ce que cet idiot de Joe m’a dit juste avant que je n’achète la maison ! » Mais Robert semblait tout à fait indifférent à sa présence ou à ses paroles. Il me fixait depuis le début de la soirée et son regard, constamment fixé vers le mien, me troublait au plus haut point. David, totalement ivre, ne cessait de me caresser les cuisses ou le visage et me demandait sans cesse au creux de l’oreille de venir avec lui à l’étage, dans la chambre d’amis. Il ne pouvait ni discerner la jalousie qui consumait Robert à petit feu ni le désespoir de Norma qui comprenait tout mais semblait vouloir se taire, comme pour mieux sombrer peu à peu dans les sables mouvants de l’impuissance. « Bob chéri, tu m’écoutes, oui ? » reprit-elle en souriant, bien que le cœur n’y fût pas. David devenait de plus en plus pressant dans ses avances et ne semblait guère plus maîtriser ses pulsions. La jeune femme narra alors entre deux verres de porto agrémentés d’une olive verte toutes ses aventures avec le facétieux Joe, sa retraite dorée loin des stades et de la folie des spectateurs. « Tu te rends compte un peu, Bob, ce mec était quand même une légende vivante ! » hurla-t-elle avec bonhomie, complètement soûle. Ses déclarations indifféraient David, qui me déposait maintenant des baisers dans le cou, et exaspéraient son interlocuteur, lequel ne me quittait pas des yeux. Le comportement de Norma m’inquiétait au plus haut point et je ne faisais guère confiance à son psychologue : il avait tant de pouvoir sur son existence, presque plus que moi, moi qui la connaissais et l’assistais depuis tant d’années… Je la savais extrêmement fragile et au centre d’un si grand nombre d’espoirs et d’exigences, prisonnière de l’univers pailleté qu’elle avait désiré avant tant d’ardeur, semblable à une poupée de porcelaine enfermée dans sa cloche de verre.

 

                Elle se leva alors du sofa sur lequel elle était installée pour se diriger vers le buffet de la salle de séjour. Tout en se servant une nouvelle coupe de brandy, elle ressassait une anecdote d’enfance, à propos de son cousin et d’une étrange dame rousse. Je savais ce qui la préoccupait, mais ignorais comment me défaire de l’emprise de David, dont l’excitation redoublait à chaque instant, ce qui ne manquait pas de mettre Robert hors de lui. Il me fusillait du regard, emmuré dans son mutisme, et ne prêtait aucune attention au discours de Norma qui revenait, chancelante, à sa place. « Tu reprendras bien un verre de champagne, Joshua ? ». L’horloge comtoise du couloir sonna onze heures et je vidai ma coupe nouvellement remplie. Les baisers s’intensifiaient et devenaient de plus en plus langoureux. La jeune femme interpella Robert en lui demandant comment allait son frère, puis elle se mit à délirer à propos d’un ridicule tailleur rose qu’elle avait vu quelque part, sans pouvoir se rappeler où. Le téléphone sonna et je profitai de ma situation pour décrocher le premier, sous l’œil réprobateur de Robert. Je confiai à George, qui venait aux nouvelles, mes préoccupations à propos de la santé de Norma, mais il ne semblait pas s’en inquiéter outre mesure : il souhaitait avant tout se rassurer, la somme qu’il avait investie dans sa dernière création était colossale, elle ne pouvait pas tout gâcher. La jeune femme refusa catégoriquement de lui parler et je raccrochai donc, non sans avoir pour la énième fois prévenu George de la gravité de la situation. C’est alors que Robert se leva brusquement de son fauteuil, furibond, et se dirigea vers le vestibule pour y récupérer son chapeau et son pardessus. Norma, paniquée, lâcha sa coupe qui éclata sur le carrelage. Le fracas tira David de la torpeur qui l’avait saisi, mais il se rendormit rapidement, constatant qu’il ne s’agissait que d’une rixe de plus entre les deux amants. Je me levais discrètement du divan pour me rapprocher du hall d’entrée et épier la conversation houleuse entre la jeune femme et son partenaire. « Comment oses-tu me dire ça, Bob, après tout ce que j’ai fait pour toi et ton frère ? ». Mes soupçons se concrétisaient et se précisaient singulièrement, j’avais toujours pensé que la relation entre Norma et Robert était malsaine, que l’ombre de John ne pesait que trop sur la demeure de Brentwood, que quelque chose de diffus s’ourdissait en secret dans ce triangle amoureux.

 

                Robert claqua violemment la porte et la jeune femme revint précipitamment dans le salon, les larmes aux yeux. Elle s’affala sur le canapé comme un pantin désarticulé et dissolut dans sa coupe un comprimé de somnifère, un de plus. « Cela devient pire qu’avec Joe et pourtant, Joshua, tu sais déjà à quel point j’ai souffert avec lui, quand il me battait… ». Je m’agenouillai à ses côtés, ne sachant que faire pour l’aider dans cette longue épreuve que constituait son existence. Elle me désigna le combiné du téléphone du doigt, je le lui apportai et elle composa sur le cadran un numéro que je ne connaissais que trop bien. « Allô, Peter ? Oui, c’est Norma… Ecoute, ça ne peut plus durer comme ça… Non, c’est Bob… Je me sens tellement menacée, j’ai peur qu’il ne m’arrive quelque chose… Joshua est à mes côtés, oui… C’est entendu, je vais fermer la maison à clefs et aller me coucher… Non, ce n’est pas la peine, ne passe pas, je suis avec Joshua, je t’ai dit, il pourra m’aider en cas de besoin… D’accord, bonne nuit, Peter. ».

 

                Nous laissâmes David, qui cuvait son vin de Bourgogne sur le sofa, et montâmes à l’étage, pantelants, pâles et profondément inquiets. J’accompagnai Norma dans sa chambre et m’assis sur une chaise, à côté d’elle, face à sa coiffeuse. Elle se versa un verre d’eau et absorba un autre cachet de somnifère, ce contre quoi je ne fis strictement rien. « J’ai peur d’avoir été trahie, Joshua… Bob m’a quittée, je sais que son frère va vite être au courant, et je ne sais pas ce qu’il va advenir de moi… Tout est si confus, et puis George qui ne cesse de me harceler pour savoir quand je reprendrai le travail, si ses capitaux sont sains et saufs… Il s’en contrefiche de moi, tout ce qui l’intéresse, c’est son œuvre… Cela fait trop d’années que je ne suis qu’une marionnette au service d’un système écœurant, Joshua, et je n’ai guère plus d’amis en dehors de toi, Peter et David. Je pensais que Joe changerait, deviendrait un type bien après notre divorce, mais je me suis trompée. Qu’est-ce que j’espérais, de toute façon… Il faudrait que je dorme, mais je n’y arrive pas. Je n’y arrive plus depuis si longtemps… Tu t’en souviens, j’étais partie je ne sais plus trop où… Tous les souvenirs m’échappent, mais je crois que c’était dans un pays oriental, non ?… Tu as raison, va te coucher, je ne cesse de radoter, comme si j’étais sénile. C’est que je n’ai tout de même pas encore passé la date limite de fraîcheur ?… Non, je t’en prie, va te reposer, je t’ai énormément sollicité ces derniers temps et je me rends bien compte que je ne t’ai pas vraiment rendu la pareille, il est temps que tu penses un peu à  toi aussi… Ne t’inquiète pas, je pense que je pourrai un peu dormir malgré tout. J’aurai les idées plus claires demain, quand la ville sera réveillée… Allons donc, ne dis pas de sottises, je vais me remettre à travailler dans une ou deux semaines, je ferai plaisir à George et puis ce sera fini !… Non, j’ai mûrement réfléchi, j’ai assez d’argent de côté maintenant pour me permettre de me mettre au vert pendant au moins un an… Ne dis pas n’importe quoi, je n’ai pas besoin d’une aide financière, tu sais combien j’ai gagné l’année dernière ?… Ah, ça, ne m’en parle pas, mais j’ai eu beau le dire à… Mon bébé est mort… Non, je ne peux pas arrêter de pleurer, je l’ai perdu… Je me fiche de savoir que c’est du passé !… Tu ne peux pas savoir ce que c’est, toi… Ah, ne me parle surtout pas de famille, ni même de travail ou de rémunération !… Pourquoi crois-tu que j’ai refusé cette opportunité, il y a neuf ans ? Tu crois que je n’en ai pas assez qu’au nom d’histoires de gros sous on me prenne pour une écervelée tout juste bonne à faire rêver les gens ?… C’est stupide, mais j’ai envie de revoir Franck, de rêver à mon tour. J’ai envie de partir à Paris. Je ne veux plus vivre ici, viens avec moi, emmène David aussi, je me chargerai de convaincre Peter. Non, tu ne peux pas me dire ça… J’ingurgiterai une tonne de barbituriques si tu refuses de m’aider à m’en aller !… J’ai besoin d’évasion, tu comprends ça ?… Passe-moi la bouteille de scotch qui est sur ma table de nuit… Merci. Je n’ai pas eu besoin d’épouser un millionnaire pour devenir ce que je suis, je me suis faite toute seule, tu le sais très bien… Non, je refuse catégoriquement toute forme de chantage, je ne céderai pas à George et aux sirènes de l’argent… Je veux qu’on me laisse tranquille enfin je ne suis plus une gamine je peux mener ma vie seule ah mais non tu es bête tu sais très bien ce que je veux dire… Va te coucher tu es fatigué je m’endormirai bien toute seule il le faudra bien de toute façon et puis les somnifères m’aideront à tout oublier à commencer par toutes ces injustices et ces maltraitances… Il a eu tort de me… Non, ne t’endors pas ici va te… Arrête de… C’est bien ma veine me voilà sans som… oh, mon Dieu, vous… »

 

               

 

                Ses paroles devinrent confuses, l’alcool me monta à la tête. Lorsque je me réveillai et relevai la tête de la coiffeuse, l’horloge comtoise du couloir sonnait cinq heures trente et je constatai que Norma avait fini par s’assoupir. Je n’avais pas pu l’écouter jusqu’au bout, mais elle était habituée, je crois, à déclamer des monologues, telle une grande tragédienne. En voulant me lever de la chaise pour aller me coucher dans la chambre d’amis, je heurtai malencontreusement sa chaise et eus peur de l’éveiller. Mais, malgré le choc, elle ne réagit pas. Elle avait pourtant le sommeil léger. Je compris d’emblée que quelque chose n’allait pas.

 

                A cinq heures quarante-cinq précises, dans sa demeure de Brentwood, au pied des monts de Santa Monica, dans la banlieue de Los Angeles, je découvris le corps inanimé de celle dont je n’avais su prévoir la mort et qui avait laissé un papier sur lequel son écriture était méconnaissable. A cinq heures quarante-cinq précises, dans sa demeure de Brentwood, au pied des monts de Santa Monica, dans la banlieue de Los Angeles, je laissai s’échapper, apathique et impuissant, cet homme muni d’une arme à feu et qui avait pris le soin de mettre des gants pour ne laisser aucune empreinte dans la chambre. A cinq heures quarante-cinq précises, dans sa demeure de Brentwood, au pied des monts de Santa Monica, dans la banlieue de Los Angeles, je tenais entre mes mains le cadavre désespérément froid de ma meilleure amie. A cinq heures quarante-cinq précises, dans sa demeure de Brentwood, au pied des monts de Santa Monica, dans la banlieue de Los Angeles, Marilyn ne se soûlait plus.

 

 

Les mains

 

 

 

 

Mon coeur mis à nu

23 septembre 2009

« Le monde a changé. Je le vois dans l’eau, je le ressens dans la terre, je le sens dans l’air. Beaucoup de ce qui existait jadis est perdu car aucun de ceux qui vivent aujourd’hui ne s’en souviennent. » (Galadriel, reine du Lothlorien)

 

Lorsque j’étais plus jeune, l’insouciance était de mise dans ma vie. Il me semblait que tout filait, que tout coulait à l’image d’une rivière qui serpente calmement dans une forêt de lumière, simplement accompagnée du clapotis de l’onde sereine. Rien ne semblait pouvoir troubler mon esprit habitué à ce que tout cède et se déroule sans anicroche. Rien ne semblait pouvoir troubler le monde extérieur, simple, pur, lisse et rassurant.

 

Le monde est aujourd’hui bouleversé, en mouvement perpétuel, soumis à des forces contradictoires. Dans le grand tumulte des cris et des supplications, mon esprit n’a pas échappé à la tourmente. Mais il refuse le désenchantement et la résignation.

 

Je sais en quoi je crois, je sais ce que je veux combattre ; mais comment y arriver ? Et quand y parviendrai-je ? Ne risqué-je pas de disparaître, englouti par des courants si violents ? Je refuse de renoncer. Il est grand temps que les idéaux régissent enfin le monde.

 

 

La croix...