Je pénétrai dans l’un des ascenseurs du hall principal à huit heures précises, en courant, comme à mon habitude, hanté par l’idée d’un retard qui aurait à coup sûr rendu furieux le directeur, si sourcilleux sur la ponctualité de ses employés. J’étais dans une telle hâte que je fis tomber ma sacoche, dont le contenu se renversa malencontreusement dans la cabine ; l’une des deux femmes qui s’y trouvaient, la plus jeune, m’aida, civile, à remettre tout en ordre, tandis que la seconde, sensiblement plus âgée, se précipita hors de l’appareil, étrangement excédée par ma mésaventure et l’assistance que me prêtait sa collègue. Cette dernière lui emboita le pas, visiblement décontenancée par le départ soudain de celle qui devait être en réalité sa patronne à la façon dont elle la réprimanda dans le vaste hall.
Les portes de l’ascenseur se refermaient ; je tâchai de remettre en ordre mes affaires dans ma besace, vérifiant par la même occasion s’y rien n’y manquait. Je relevai le nez et constatai que j’avais dû être bien absorbé par cette tâche futile car un homme en costume noir que je n’avais jamais vu dans l’immeuble était entré en précipitation juste avant la fermeture des portes. Je montais au trente-deuxième étage et lui avait appuyé sur le bouton du trente-quatrième niveau.
« Ce doit être un de ces requins de la finance… » me dis-je en mon for intérieur sans réellement prêter attention à cet homme d’une trentaine d’années qui devait travailler pour l’une des banques d’affaires que je n’appréciais guère et qui avaient leur siège et une partie de leurs locaux entre le trente-quatrième et le quarantième étage du bâtiment.
Nous en étions au cinquième niveau quand l’ennui me gagna – je détestai ces longues attentes dans une cabine exiguë, en bon claustrophobe que j’étais, et la seule vue des chiffres défilant sur le linteau de la porte coulissante suffisait à me donner le tournis. Comme personne n’avait appelé l’ascenseur aux étages supérieurs, je me mis à observer cet homme d’une rare élégance et d’une prestance indiscutable ; je n’osai cependant pas lever les yeux ou tourner la tête trop ostensiblement, retenu par cette pudeur qui m’avait toujours caractérisé et par cette barrière de sécurité invisible qui semblait délimiter le corps de chaque individu dans cette maudite métropole de fer et d’acier. Le jeune homme portait une serviette noire en cuir visiblement un peu râpé et défraîchi, ce qui m’indiquait qu’il devait de toute évidence travailler dans le milieu depuis une décennie. Son costume sur mesure – il ne pouvait pas correspondre aussi bien au gabarit assez musculeux de cet individu par ailleurs assez grand et aux bras plus longs que la normale – m’occupa jusqu’au douzième étage. Sans avoir jamais porté moi-même une telle merveille de la haute couture, je reconnus d’intuition qu’il s’agissait d’un modèle de chez Balenciaga (quiconque n’a jamais suivi un défilé de mode ne peut établir au premier coup d’œil la griffe si spécifique qui fait la renommée des couturiers ibériques). Je me mis presque à mépriser ce courtier qui devait gagner des sommes folles sur des paris absurdes et affoler les bourses du monde entier en appuyant sur un seul bouton.
Entre le douzième et le treizième étage, je découvris ses mains aux doigts assez longs et dont la puissance semblait se concentrer sur la poignée de cette serviette, étouffée dans une telle étreinte. Je relevai discrètement les yeux et découvrit un visage dur aux traits anguleux, à la barbe savamment entretenue de façon à ce qu’elle parût bien pousser de façon spontanée, aux yeux bruns durs et perçants, au menton volontaire, au front ample caché par une masse de cheveux noirs de jais et épais. Sa crinière ondulée était en réalité plus longue qu’elle ne m’était apparue tout d’abord et, grâce à une habile manœuvre de contorsion, je pus découvrir qu’elle était réunie en une queue-de-cheval sommairement attachée grâce à un élastique, le tout maintenu par ce qui semblait être un crayon à papier.
« Incroyable, un homme si élégant, si bien habillé et si mal coiffé… » me dis-je presque machinalement.
Vingtième étage. J’étais découvert dans ma petite entreprise d’investigation ; quel maladroit faisais-je ! J’offrais dès lors un piètre tableau, tâchant tant bien que mal de fixer mon regard sur un détail inintéressant, un coin écorné de la moquette qui recouvrait le sol de l’ascenseur, une poussière nichée dans une rainure, ces maudits chiffres qui défilaient au-dessus de nous. Je savais pertinemment que j’étais trahi, que cet homme à mes côtés, qui me troublait et me repoussait tant, avait parfaitement compris que je l’observais depuis cinq bonnes minutes. Je m’efforçais de ne pas rougir trop ostensiblement, mais j’étais conscient d’avoir franchi la ligne jaune, la limite indépassable qui figeait les relations en ce lieu. Par ma curiosité déplacée, je m’étais immiscé dans la vie privée de cet inconnu et c’était ma propre intimité qui était en retour violée ; il y pénétrait sans même m’adresser un seul regard. Mais je savais et je souffrais.
Vingt-septième étage. Je me sentais coupable, cette intrusion se retournait totalement contre moi. J’avais beau me concentrer de toutes mes forces sur la tôle de cette cabine trop étroite, mes pensées me ramenaient sans cesse vers cet homme, cette présence masculine, cette entité virile. Je connaissais par cœur cette délicieuse sensation où le désir laiteux s’incorpore à une culpabilité compacte.
Trente-deuxième étage. Les portes s’ouvrirent en rafale et je sortis rapidement, oppressé, haletant, les jambes flageolantes. Je ne prêtai même pas attention à l’autre secrétaire du directeur, Monsieur Van der Zweep, une petite nouvelle toujours débordée, qui passa en coup de vent, les bras chargés de dossiers, ses lunettes mal chaussées et son chignon défait.
J’enfonçai avec une force qui m’était jusqu’alors inconnue la porte des toilettes des hommes, jetai ma sacoche par terre et me dirigeai lentement vers les miroirs au-dessus des lavabos, l’air hagard. La nausée me taraudait, j’étais au bord de l’évanouissement. Sans réfléchir, j’ouvris le robinet d’eau froide, fermai la bonde et laissai se remplir le lavabo tandis que je contemplais l’écume bouillonnante qui venait percuter l’émail. Le bac rempli, je fermai l’arrivée d’eau. Je pris une longue inspiration. Il n’y avait aucun sens à tout cela. Un dernier regard dans la glace.
Je plongeais brutalement ma tête dans l’eau, les yeux fermés, la tête vide.
J’ignore combien de temps je restais dans cette étrange position, à tenter de me noyer dans un verre d’eau pour oublier, pour tout oublier. Une forte étreinte vint me dégager de ma prison translucide. Suffoquant, la vue obstruée par l’eau qui ruisselait sur mon visage, je tombai à la renverse mais une main me rattrapa au dernier moment. L’autre en profita pour me gifler. Je fus pris d’une quinte de toux interminable. Revenu à moi, je relevai la tête pour découvrir le visage de l’homme qui m’avait ainsi sauvé et violenté. Sa serviette en cuir un peu râpé et défraîchi était posée à ses pieds, et mes doigts touchaient instinctivement, presque sans s’en rendre compte, sa barbe faussement sauvage. Je ne savais que dire. D’une étreinte plus forte que jamais, il m’entraîna derrière lui dans les toilettes et claqua la porte.
Sa main sur ma bouche, pour éviter que mes cris et mes gémissements ne fussent trop audibles.
Devant les glaces, je tâchai de me recoiffer, de réajuster ma chemise et de réfréner mon cœur, qui semblait vouloir s’échapper de ma cage thoracique. A mes côtés, il se contenta de nouer sa cravate, de remettre sa veste et de reprendre sa valise. Avant de sortir, il me glissa à l’oreille : « Huit heures quinze, cafétéria du dixième étage ».
Huit heures quinze, cafétéria du dixième étage. Ces mots résonnaient dans mon esprit tandis que, seul à ma table, le souffle coupé, je tournais machinalement mon café pour y dissoudre un morceau de sucre déjà évaporé depuis dix minutes. A la fin, excédé, au bord des larmes, je m’allumai une cigarette malgré l’interdiction formelle de fumer dans les lieux publics.
« C’est Monsieur Van der Zweep qui ne manquerait pas de me le rappeler, ce vieux roublard qui se pique de vertu et de respect quand ça lui chante. »
Face à moi, l’immense verrière du dixième niveau offrait un panorama plongeant sur un paysage urbain chaotique. Le ravalement de façade des vieux immeubles du bout de la rue se poursuivait, tandis que l’habituel vendeur de babioles semblait se battre avec un chauffeur de taxi pour d’obscures raisons, le tout dans l’indifférence générale de la foule. Au fond, je n’aimais pas cette ville.
« Il est tout à fait interdit de fumer ici, tu le sais, non ? »
Il était venu au rendez-vous. Pourquoi en avais-je douté ?
« Il est tout à fait interdit de baiser ici, tu le sais, non ? »
Il me décocha un sourire franc que seules ses oreilles semblaient pouvoir arrêter. Je répliquai par une mine sérieuse et visiblement peu encline à la plaisanterie, mais il ne sembla guère troublé et but son café noir d’un trait.
« N’est-ce pas la noyade improvisée que l’on devrait interdire dans cet immeuble ? me demanda-t-il, tout en passant sa main sur la mienne.
- Comment voudrais-tu que je m’échappe de cet enfer, dans ce cas ?
- Pas besoin de s’échapper. Il n’y a pas de prison, pas d’enfer. Ca n’existe que dans ta tête. Tu es libre de partir, de tout quitter si tu le souhaites.
- Ne sois pas cynique, répondis-je. »
Un concert d’avertisseurs sonores interrompit brusquement notre conversation. Un défilé de voitures dans l’avenue, cotillons, fanfare et jeunes mariés.
« Tu les regardes avec envie, n’est-ce pas ? me demanda-t-il en me caressant la joue alors que j’écrasais mon mégot sur la table.
- Tu lis en moi comme dans un livre ouvert. »
Au loin, le tohu-bohu s’évanouit dans la rumeur incertaine de cette ville tentaculaire. La cohorte devait se diriger vers l’Eglise de la Rédemption, située au prochain croisement. Rien ne semblait échapper au plasma de la circulation. Je regardai l’horloge fixée au-dessus du comptoir ; elle affichait huit heures et trente-deux minutes exactement, et je n’en avais cure. Van der Zweep pouvait bien débarquer dans la cafétéria, se ruer jusqu’à notre table et me menacer de licenciement pour faute professionnelle grave, je lui aurais jeté le contenu de mon gobelet de café en plein visage.
« A quoi penses-tu ? s’enquit-il brusquement.
- A la liberté. J’ai toujours rêvé du désert andalou. Pas toi ?
- Bien trop romantique à mon goût.
- Il ne t’arrive jamais de songer que tout serait plus facile, plus accessible, plus beau ailleurs ? De penser, dans un accès de folie, qu’il y a quelque chose en dehors de cette ville, au-delà du colosse d’acier, par-delà l’océan, une terre à la fois nouvelle et riche d’une longue histoire, un monde découvert à redécouvrir ?
- Ce n’est pas ce que me l’on demande, chez Zimmerman&Niedersachsen.
- Parce que l’on te demande de baiser un secrétaire de chez Van der Zweep Ltd. dans les toilettes, peut-être ? répondis-je, sarcastique.
- Non, ça, c’est du bonus. Du bonus auquel j’ai pris goût il y a une demi-heure, d’ailleurs. Il va falloir que l’on se revoie ce soir. »
Je pris une longue inspiration. J’avais tellement honte de moi, de l’avoir regardé dans l’ascenseur, de m’être laissé faire dans les toilettes, de ne pas m’être jeté du haut d’une fenêtre, de ne pas m’être noyé pour de vrai dans ce stupide lavabo. Et pourtant, je glissai subrepticement ma main le long de sa cuisse pour finir sur sa braguette.
« Il va probablement falloir, oui. »
L’horloge indiquait huit heures et quarante-cinq minutes passées. Il me regarda, me sourit et posa fermement sa main sur ma cuisse. Je sentis mon cœur battre la chamade.
A son comptoir, la serveuse lâcha brusquement sa cafetière à moitié vide, qui vint s’exploser au sol dans un terrible fracas et, le regard médusé rivé sur la verrière, hurla : « Oh mon Dieu ! »
Je dirigeai mon regard vers l’extérieur.
Huit heures quarante-six. Fin de partie, fin d’un jeu.



